Séminaire sur le zouglou - Pr Sery Bally :“Le zouglou, c`est un moyen de résistance et de créativité”

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Le Pr Sery Bailly est le président du comité scientifique du séminaire sur le zouglou, organisé par le ministère de la Culture. Dans cet entretien, il nous parle du zouglou, son importance et ce qu'on peut en faire.


• Il y a plusieurs genres musicaux en vogue. Pourquoi avoir choisi le zouglou ?

C'est le ministère de la Culture et de la Francophonie en tant qu'institution nationale qui organise le séminaire. Mais, si j'ai compris ses motivations, je pense que le zouglou est devenu un phénomène national et international. Il a réussi tout de même à supplanter d'autres genres par le nombre de pays qui ont été conquis, par les trophées qui ont été obtenus par les pratiquants et par sa durée. C'est vrai que d'autres genres musicaux ont aussi existé mais ils ont été passagers. Si on considère que le zouglou mobilise notre jeunesse, si on considère que la jeunesse est la majorité de notre peuple, c'est un phénomène majeur. Il faut le connaître. Nous sommes réunis pour connaître son histoire. Quels sont ceux qui l'ont crée? Qu'elles sont les conditions sociales économiques et intellectuelles de sa création. C'est important. Ils ont inventé quelque chose, il faut donc leur rendre un hommage.


•Pourquoi attendre maintenant pour le reconnaître alors que le zouglou existe depuis deux décennies ?

Un objet de connaissance ne pourrit pas. Au contraire plus il dure, plus il s'impose à la conscience des chercheurs. Si c'est un phénomène passager, il passe et c'est fini. Peut-être que ce sont les historiens qui vont s'en souvenir. Mais s'il est permanent et qu'il est dans la mémoire, il ne fait que prendre et gagner en importance. On ne peut plus le contourner et l'ignorer. Il faut l'étudier pour connaître son histoire. Connaître ses dimensions. Comment se manifeste-t-il ? Quel message véhicule-t-il ? Quel est son impact, son avenir ? Réfléchir sur le zouglou, c'est réfléchir sur notre société. C'est un phénomène important, il y a des recherches qui se font à l'intérieur du pays comme à l'extérieur. Le ministère de la Culture et de la Francophonie estime que c'est sa vocation d'aider à comprendre et à promouvoir le zouglou. Si on leur montre les limites et les qualités, ça va les encourager à modifier tel ou tel autre aspect.


•Le zouglou en tant que musique urbaine, qu'est-ce qu'on peut en faire ?

C'est comme toutes les activités culturelles. Ça permet aux jeunes de se recréer. S'ils ne se recréent pas et s'ennuient, la violence peut se développer. Il faut les occuper. Mais en plus la musique est devenue un métier. Parmi tous les jeunes qui n'ont pas d'emploi et qui ont une fibre artistique, certains d'entre eux peuvent émerger, devenir de grands artistes et en faire un métier. Aujourd'hui, il y a plein d'écoles de football, on a compris que c'est un métier. La musique c'est aussi un métier. Ceux qui ont des dons, il faut les encourager à les raffermir. A apprendre leur métier. Chaque métier à ses règles. Notre société à beaucoup à gagner et ça fait son énergie créatrice du fait que la jeunesse soit apaisée et sereine pour son avenir. Tout cela renforce les bases de la société, la stabilité. Nous avons à gagner beaucoup sur le plan psychologique, socio-économique et politique. La jeunesse est l'avenir de la société. Ce qu'elle dit doit permettre aux dirigeants de connaître leur aspiration et savoir leurs difficultés. Il faut que les dirigeants connaissent les problèmes de la jeunesse et en tenir compte dans tous les programmes de société qui sont élaborés.


•Le zouglou est reconnu comme un label ivoirien et vous êtes réunis pour faire sa promotion. Sur quelle base cela se fera-t-il et quel sera l'apport du ministère ?

En réalité, tout part de l'esprit d'entreprise des jeunes. La question dont on parle, ce n'est pas de leur montrer comment on fait la musique mais développer en eux leur capacité à créer. L'avenir, ce n'est pas l'Etat, il faut libérer l'énergie individuelle. Le rôle de l'Etat, des autorités, c'est de reconnaître les mérites des gens et de les encourager. Quand le président de la République reçoit le groupe Magic System pour avoir reçu un disc d'or ou un prix, c'est une manière de les reconnaître et de les encourager. Le ministère, en organisant ce séminaire, montre l'importance du zouglou. Sur le terrain, ce sont les jeunes eux-mêmes qui doivent composer, rentrer en contact avec les promoteurs et ceux qui ont les maisons de disc. L'autorité ne peut que mettre en place qu'un cadre juridique, psychologique, institutionnel pour que ce genre musical soit reconnu.


•Le ministère organise un séminaire, n'est-ce pas l'occasion de rendre un hommage au zouglou qui a été une musique de résistance au moment fort de la récente crise ?

C'est à notre société de comprendre qu'à un moment donné, le zouglou a été utile pour la société. A un moment donné, les jeunes ont composé des chansons qui ont fait la mobilisation. A ce moment, les jeunes composaient d'urgence. Les discs sortaient très rapidement. Il y a eu une capacité de mobilisation. Une intensité de création que nous devons reconnaître. Ce n'est pas forcément la reconnaissance. Mais scientifiquement, on doit reconnaître qu'il a joué un rôle et il faut l'encourager. C'est le rôle de toutes les cultures d'être des lieux de résistance. Il n'y a pas que le masque qui résiste, il y a aussi le zouglou. C'est un moyen de résistance et de créativité.


•Vous étiez le président du comité scientifique lors du séminaire sur le « nouchi ». Aujourd'hui, vous garder ce même titre pour ce séminaire sur le zouglou. Est-ce que derrière l’intellectuel, il y a un homme attaché aux mouvements urbains ?

C'est vrai qu'il y a une part de ma responsabilité. C'est vrai aussi qu'en tant que institution, le ministère pense que je peux être utile. Je pense que si je suis intellectuel, ça consiste à comprendre les phénomènes qui se déroulent autour de nous et aider à les comprendre. C'est notre rôle en tant que aîné en âge. Et en tant qu'aîné, côté académique, il faut les encourager à prendre possession intellectuellement de ce qu'ils ont créé. Les aider à le penser. Ce n'est pas parce qu'on est créateur qu'on comprend toutes les implications. Le fait d'être présent avec d'autres doyens de langue littérature et civilisations, Kouadio Jérémie et Yacouba Konaté, président de l'association des critiques d'art, rend les travaux crédibles. Ce que nous sommes en train de faire est un enseignement pour notre société. Il est important que quand les jeunes réfléchissent qu'ils soient assistés de leurs aînés. Mais on leur laisse la liberté de penser leur chose. Mais on leur montre qu'il y a des limites. Parce que si c'est bien conceptualisé, il y a des choses qui vont apparaître du point de vue philosophique. Et ils n'ont pas toujours la formation qui les permet d'aller à ce niveau.


•Pourquoi, contrairement aux autres genres musicaux, le zouglou tient dans le temps ?

Je pense qu'il a su se renouveler. Il a su produire des chefs d'œuvres, qui se sont suivis dans ce domaine.


Entretien réalisé par Emmanuelle Kanga Correspondante régionale

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